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Ancien blog du syndicat sud area

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Gouvernement-Medef : pourquoi ils flinguent les 35 heures

jeudi 16 septembre 2004 Politis n° 817
 
La loi Aubry sur la réduction du temps de travail est remise en cause par le gouvernement. Déjà, des entreprises manient le chantage à la délocalisation pour faire accepter des régressions sociales à leurs salariés. Mais la question de « l’assouplissement » des 35 heures va plus loin qu’une simple affaire d’horaires. C’est une remise en cause du droit du travail qui se profile, justifiée, aux yeux du patronat, par le coût de la main-d’oeuvre occidentale, comparé à celui des pays émergents. Plus qu’à une question économique, nous sommes face à une question de civilisation.

Qui a dit : « Il faut remettre la France au travail » ? Jean-Pierre Raffarin ? Nicolas Sarkozy ? Ni l’un ni l’autre, même si le sursitaire de Bercy a eu parfois des mots approchants. C’est Édouard Daladier qui a fait cette sortie. Et c’était en 1938. Le Front populaire était à l’agonie, et le chef du parti radical venait d’entrer à Matignon après un de ces renversements d’alliance dans la grande tradition de son mouvement.

Remettre la France au travail après une « parenthèse » de gauche au pouvoir, c’est, si l’on ose dire, un classique de la lutte sociale. C’est évidemment dans ce cadre qu’il faut resituer l’offensive contre les 35 heures. Au cours des dernières semaines, le ministre délégué aux Relations du travail, Gérard Larcher, a rencontré ceux que l’on appelle les partenaires sociaux. Objectif : obtenir des « assouplissements » de la loi Aubry. L’euphémisme est évidemment très politique. Car, pour le Medef, il ne devrait pas s’agir d’assouplissements, mais bien d’une révision radicale de la loi. Entre des syndicats qui ne souhaitent pas une renégociation des 35 heures et un patronat qui rêve d’un retour en arrière pur et simple, l’aiguille du compromis risque surtout de s’arrêter sur le coût de l’heure supplémentaire. Sans remettre en cause officiellement les 35heures, le gouvernement pourrait rendre les heures supplémentaires quasiment indolores pour les patrons. Comment faire ? Il suffirait, comme Jean-Pierre Raffarin en a émis le voeu, d’étendre à toutes les entreprises le régime dérogatoire appliqué actuellement aux entreprises de moins de vingt salariés et le tour serait joué. Celui-ci permet de plafonner la majoration des heures supplémentaires à 10 % au lieu de 25 %. Le reste serait ensuite affaire de rapport de forces dans l’entreprise. Le chantage aux licenciements ou à la délocalisation pourrait placer les salariés devant une contrainte. Résumons : une heure supplémentaire dévalorisée et un chantage à l’emploi achèveraient de rendre obsolète la loi sans même que celle-ci soit officiellement remise en cause. Plusieurs entreprises n’ont d’ailleurs pas attendu un « assouplissement » de la loi pour imposer à leurs salariés un allongement de la durée réelle du travail. Bosch, Doux, Ronzat, pour n’en citer que quelques-unes, sont déjà passées à l’acte. Mais existe-t-il une fatalité ? Comment comprendre que la tendance historique à la baisse du temps de travail soit devenue d’un seul coup une incongruité économique ?

En vérité, c’est un choix de société qui se profile derrière cet éternel débat. Et on pourrait dire que cette question constitue depuis plus d’un siècle une marque identitaire dans l’antagonisme droite-gauche. Dans la vision patronale, l’humain étant réduit à sa rentabilité, le travail jouit d’une connotation morale. Celui qui ne travaille pas ou travaille moins est un fainéant. En 1936, l’Action française conspuait le Front populaire rebaptisé « ministère de la Paresse ». En 2004, l’irrésistible dessinateur du Figaro, Jacques Faizant, croque une Marianne lisant la une de son journal « Assouplissement des 35 heures en marche ». « En marche, tu parles !, s’exclame la brave Marianne, comme je connais cette loi pour feignants, elle est bien capable de se faire porter ! » L’humour CGPME peut laisser perplexe, mais le trait est révélateur d’une certaine conception de l’humanisme. Le loisir, la culture, le temps libre, tout cela n’est que flemmardise. C’est le rendement et la productivité qui étalonnent la valeur humaine. Voilà l’indéracinable vision doctrinale d’une droite bornée.

La réduction du temps de travail correspond au contraire parfaitement à une identité de gauche, dans toutes ses variantes. Ce n’est pas le travail en tant que tel qui est remis en cause ­ il est au contraire regardé comme constitutif des classes sociales, et a longtemps été assimilé aux notions de progrès ­ mais le double droit au travail et au loisir. L’émancipation est à la fois le fruit du travail choisi et de la liberté, c’est-à-dire d’abord de la possibilité économique de n’être pas réduit à lui. Ces deux pôles ont d’ailleurs pu s’incarner tout au long de l’histoire dans des familles différentes. La « première gauche » a toujours été plus articulée autour de la valeur travail. Tandis que ce qu’on appelait jadis la « deuxième gauche », héritière des socialistes utopistes, a quant à elle toujours insisté sur la société des loisirs. Les deux ont trouvé un creuset idéologique commun en lisant ou relisant Paul Lafargue, auteur en 1880 du fameux Droit à la paresse. Si le titre provocateur peut induire en erreur Jacques Faizant, le livre est un fait un plaidoyer pour la journée de huit heures. Lafargue estime que le surtravail fait des ouvriers « non plus des hommes mais des tronçons d’hommes ». Il revendique le droit au loisir sans nier la fonction du travail.

Depuis plus d’un siècle, les gains de productivité dus à la mécanisation posent naturellement le problème de la réduction du temps de travail. Mais, depuis une vingtaine d’années, la mondialisation libérale brouille les pistes. La question du coût du travail se pose en termes nouveaux. La référence n’est plus seulement temporelle et historique, elle est aussi spatiale et géographique. Les gains de productivité ne se mesurent plus dans une société donnée, techniquement et socialement évoluée, ils se déterminent aussi en regard de sociétés dépourvus d’acquis sociaux. Autrement dit, les patrons veulent le beurre et l’argent du beurre. Ils veulent la technicité et la productivité occidentale et les coûts du travail en vigueur dans le tiers monde. Et les conditions de la concurrence internationale viennent bouleverser la donne. Faut-il pour autant en revenir aux dix heures de travail quotidiennes au prétexte que c’est ainsi à Hong Kong ou à Taïwan ?

Plus que jamais la question du temps de travail pose une question globale de civilisation. Les consultations discrètes de M. Larcher et les pressions de M. Seillière ne doivent pas nous faire oublier qu’il s’agit toujours plus que d’un débat strictement économique.

Lire l’ensemble de notre dossier dans Politis n° 817

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