Qui a dit : « Il faut remettre la France au travail » ? Jean-Pierre Raffarin ? Nicolas Sarkozy ? Ni lun ni lautre, même si le sursitaire de Bercy a eu parfois des mots approchants. Cest Édouard Daladier qui a fait cette sortie. Et cétait en 1938. Le Front populaire était à lagonie, et le chef du parti radical venait dentrer à Matignon après un de ces renversements dalliance dans la grande tradition de son mouvement.
Remettre la France au travail après une « parenthèse » de gauche au pouvoir, cest, si lon ose dire, un classique de la lutte sociale. Cest évidemment dans ce cadre quil faut resituer loffensive contre les 35 heures. Au cours des dernières semaines, le ministre délégué aux Relations du travail, Gérard Larcher, a rencontré ceux que lon appelle les partenaires sociaux. Objectif : obtenir des « assouplissements » de la loi Aubry. Leuphémisme est évidemment très politique. Car, pour le Medef, il ne devrait pas sagir dassouplissements, mais bien dune révision radicale de la loi. Entre des syndicats qui ne souhaitent pas une renégociation des 35 heures et un patronat qui rêve dun retour en arrière pur et simple, laiguille du compromis risque surtout de sarrêter sur le coût de lheure supplémentaire. Sans remettre en cause officiellement les 35heures, le gouvernement pourrait rendre les heures supplémentaires quasiment indolores pour les patrons. Comment faire ? Il suffirait, comme Jean-Pierre Raffarin en a émis le voeu, détendre à toutes les entreprises le régime dérogatoire appliqué actuellement aux entreprises de moins de vingt salariés et le tour serait joué. Celui-ci permet de plafonner la majoration des heures supplémentaires à 10 % au lieu de 25 %. Le reste serait ensuite affaire de rapport de forces dans lentreprise. Le chantage aux licenciements ou à la délocalisation pourrait placer les salariés devant une contrainte. Résumons : une heure supplémentaire dévalorisée et un chantage à lemploi achèveraient de rendre obsolète la loi sans même que celle-ci soit officiellement remise en cause. Plusieurs entreprises nont dailleurs pas attendu un « assouplissement » de la loi pour imposer à leurs salariés un allongement de la durée réelle du travail. Bosch, Doux, Ronzat, pour nen citer que quelques-unes, sont déjà passées à lacte. Mais existe-t-il une fatalité ? Comment comprendre que la tendance historique à la baisse du temps de travail soit devenue dun seul coup une incongruité économique ?
En vérité, cest un choix de société qui se profile derrière cet éternel débat. Et on pourrait dire que cette question constitue depuis plus dun siècle une marque identitaire dans lantagonisme droite-gauche. Dans la vision patronale, lhumain étant réduit à sa rentabilité, le travail jouit dune connotation morale. Celui qui ne travaille pas ou travaille moins est un fainéant. En 1936, lAction française conspuait le Front populaire rebaptisé « ministère de la Paresse ». En 2004, lirrésistible dessinateur du Figaro, Jacques Faizant, croque une Marianne lisant la une de son journal « Assouplissement des 35 heures en marche ». « En marche, tu parles !, sexclame la brave Marianne, comme je connais cette loi pour feignants, elle est bien capable de se faire porter ! » Lhumour CGPME peut laisser perplexe, mais le trait est révélateur dune certaine conception de lhumanisme. Le loisir, la culture, le temps libre, tout cela nest que flemmardise. Cest le rendement et la productivité qui étalonnent la valeur humaine. Voilà lindéracinable vision doctrinale dune droite bornée.
La réduction du temps de travail correspond au contraire parfaitement à une identité de gauche, dans toutes ses variantes. Ce nest pas le travail en tant que tel qui est remis en cause il est au contraire regardé comme constitutif des classes sociales, et a longtemps été assimilé aux notions de progrès mais le double droit au travail et au loisir. Lémancipation est à la fois le fruit du travail choisi et de la liberté, cest-à-dire dabord de la possibilité économique de nêtre pas réduit à lui. Ces deux pôles ont dailleurs pu sincarner tout au long de lhistoire dans des familles différentes. La « première gauche » a toujours été plus articulée autour de la valeur travail. Tandis que ce quon appelait jadis la « deuxième gauche », héritière des socialistes utopistes, a quant à elle toujours insisté sur la société des loisirs. Les deux ont trouvé un creuset idéologique commun en lisant ou relisant Paul Lafargue, auteur en 1880 du fameux Droit à la paresse. Si le titre provocateur peut induire en erreur Jacques Faizant, le livre est un fait un plaidoyer pour la journée de huit heures. Lafargue estime que le surtravail fait des ouvriers « non plus des hommes mais des tronçons dhommes ». Il revendique le droit au loisir sans nier la fonction du travail.
Depuis plus dun siècle, les gains de productivité dus à la mécanisation posent naturellement le problème de la réduction du temps de travail. Mais, depuis une vingtaine dannées, la mondialisation libérale brouille les pistes. La question du coût du travail se pose en termes nouveaux. La référence nest plus seulement temporelle et historique, elle est aussi spatiale et géographique. Les gains de productivité ne se mesurent plus dans une société donnée, techniquement et socialement évoluée, ils se déterminent aussi en regard de sociétés dépourvus dacquis sociaux. Autrement dit, les patrons veulent le beurre et largent du beurre. Ils veulent la technicité et la productivité occidentale et les coûts du travail en vigueur dans le tiers monde. Et les conditions de la concurrence internationale viennent bouleverser la donne. Faut-il pour autant en revenir aux dix heures de travail quotidiennes au prétexte que cest ainsi à Hong Kong ou à Taïwan ?
Plus que jamais la question du temps de travail pose une question globale de civilisation. Les consultations discrètes de M. Larcher et les pressions de M. Seillière ne doivent pas nous faire oublier quil sagit toujours plus que dun débat strictement économique.
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