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Ancien blog du syndicat sud area

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L’entreprise, l’actionnaire et le salarié

Le Blog de Terra Economica  : 14/12/2006

Pour faire monter le cours d’une action cotée en Bourse et donc enrichir les actionnaires, des économistes ont inventé le concept de "création de valeur". Explications et critiques par Isabelle Pivert, ancienne consultante devenue essayiste.

" Désormais, vous travaillez uniquement pour l’actionnaire !" Cette ancienne commerciale d’une multinationale allemande de l’industrie pharmaceutique raconte son choc - lors de la présentation par ses dirigeants du concept de shareholder value, à l’ensemble des salariés : "on nous a expliqué que nous aussi on allait en profiter, puisque si on enrichissait l’actionnaire, on aurait des primes, des augmentations. Et je peux vous dire que maintenant je comprends tout à fait qu’une entreprise qui fait des profits ferme des usines ou licencie...Car si elle ne le fait pas, alors c’est elle qui devra fermer dans dix ans.
  Vous êtes capable, vous, de prédire l’avenir à dix ans ?
  Non, mais Eux ils savent..."

Crédulité ? Intoxication ? Idolâtrie ? Issue des banques d’affaires anglo-saxonnes, la shareholder value, en français création de valeur pour l’actionnaire, est un concept financier dont se sont emparés, au début des années 1990, les cabinets internationaux de conseil en organisation et stratégie pour l’implanter de manière pratique à tous les niveaux de décision dans la multinationale cotée en Bourse, partout sur la planète.

En l’espace de seulement une dizaine d’années, le concept devint opérationnel mais aussi central dans toute grande entreprise, même non cotée. À chaque étape de décision, de choix donc, la question unique est martelée, tant et si bien qu’elle tend à devenir le principe naturel et implicite de toute "bonne" gestion, nouvellement appelée gouvernance : tel scénario crée-til de la valeur pour l’actionnaire, c’est-à-dire l’enrichit-il ? autrement dit, si l’entreprise est cotée, cela fait-il monter le cours de l’action à la bourse ? (Si elle n’est pas cotée, mais possédée par des fonds de capital-investissement, les scénarios d’enrichissement des actionnaires à trois ans seront privilégiés, grâce à l’endettement de l’entreprise, quitte à la faire couler, une fois celle-ci revendue - dette énorme, réduction de personnel, de budget de recherche, etc).

Entre plusieurs scénarios dits "créateurs de valeur", on choisira d’emblée celui dont on espère qu’il fera le plus monter le cours, tout de suite, et pour cela on testera l’avis prospectif des financiers. Telle activité supposée générer 6, 7 ou 8 % de retour sur capitaux investis sera abandonnée ou bradée au profit de celles générant au moins 15% : sans quitter la logique financière, il s’agit là tout simplement de destruction d’activités rentables, et donc de richesse et d’emplois.

Les scénarios "créateurs de valeur" privilégient la réduction immédiate des coûts car trouver un nouveau produit par exemple demande beaucoup plus de temps et d’argent. La suppression de la notion de durée constitue une perversion de la notion même d’entreprise - qui est un pari sur l’avenir. Cette perversion provient entre autres de la croyance hystérique, savamment entretenue, en une concurrence effrénée et permanente entre tous : face à la peur de l’avenir, tout est toujours bon à prendre. De là à inverser la fin et les moyens (la Bourse représentait auparavant l’un des outils de financement de l’entreprise), il n’y a qu’un pas qui fut allègrement franchi : l’hystérie internet au tournant du dernier siècle servit de test involontaire. Pour faire grimper la valeur d’une start-up avant même son introduction en Bourse, les analystes financiers pouvaient raconter n’importe quoi, il suffisait seulement qu’un maximum de gens les croit.

Que faire pour que monte constamment le cours de l’action ? Voilà donc toute la stratégie de l’entreprise cotée. Cela n’a plus rien à voir avec sa performance ou son développement réels. Ce concept est évalué grâce au WACC ou coût moyen pondéré du capital. Si le WACC est de 9% alors aucun investissement rendant moins de 9% ne sera retenu, mais les actionnaires demandent souvent 15%.

L’abondance de main-d’oeuvre de plus en plus qualifiée joue, si on se place dans une telle logique financière, en faveur des pays à bas coûts salariaux et ces transferts de production sont quasi immédiats. L’effondrement en cours des emplois durables dans nos sociétés "riches" génère pour les classes moyennes et populaires une insécurité sociale et économique permanente. Quand la réduction de personnel, au mépris de la vie réelle de milliers de personnes et de leurs familles, est instrumentalisée pour faire monter le cours de l’action (ou faire "cracher" l’entreprise si elle n’est pas cotée mais pilotée par des financiers absents), il y a antagonisme. Les antagonismes croissants entre les objectifs des financiers qui ont corrompu les dirigeants avec des stocks options, dont les montants réalisés - des dizaines ou des centaines de millions d’euros - n’ont plus rien à voir avec la notion de rémunération du travail sur la durée d’une vie, et ceux des salariés, qu’ils soient cadres ou non, ont abouti (mais le processus n’est pas achevé) à une prise de pouvoir et de contrôle du premier groupe sur l’autre. Les syndicats au lieu de quémander des emplois ou de meilleures conditions de licenciement ( !), feraient mieux de créer un nouveau rapport de force basé sur la simple évidence que l’outil de production - au sens large, comprenant aussi l’immatériel - est un bien collectif (une telle idée, quand on sait l’argent public investi pour assurer les services collectifs autour d’une usine par exemple, ne peut pas être rejetée).

En l’absence de ce rapport de force, le groupe dominé développe des stratégies de "survie" (il s’agit ici de garder son emploi, ou son revenu) qui incluent des pratiques de détournement, de rétention d’information, etc., gênant la stratégie du premier dont la "survie" et surtout la rémunération tiennent à l’enrichissement constant du seul actionnaire. Par conséquent, deux types d’emplois commencent à affluer de manière inquiétante dans nos sociétés occidentales : le premier, dans la communication-propagande (surtout faire croire que tout continue à être pour le mieux dans le meilleur des mondes) pour s’acheter la docilité de millions de consommateurs et de salariés, le second, dans le contrôle et la sécurité (dans l’entreprise, avec notamment la multiplication des procédures, mais aussi en dehors, aidé en cela par le développement fulgurant des nouvelles technologies dites de communication). La croissance liberticide des deux participe du même déni de réalité, basé sur l’incapacité tragique pour la plupart de remettre en cause une croyance aveugle en un capitalisme fondamentalement bon. S’il y a seulement une vingtaine d’années, les dirigeants présents dans l’entreprise prenaient des décisions qui tenaient compte des rapports de force avec tous les acteurs, fournisseurs, salariés, clients, syndicats, aujourd’hui ils se soumettent - et se déresponsabilisent, moyennant finance ou statut social - face à un actionnaire absent. Un enfant de dix ans est capable de le voir : puisque tous sont acteurs dans la production, la création de valeur pour l’actionnaire n’est ni plus ni moins que la spoliation organisée des richesses produites par tous, au seul profit de ce dernier. Pourtant, jusqu’à présent, l’actionnaire, ou son exécutant, n’est qu’un être humain, aussi fragile qu’un roseau dans le vent de la vie : aucune arme n’est pointée sur la tête du salarié et chacun est mortel. Il est grand temps de s’attaquer aux mécanismes d’une économie capitaliste en pleine perversion, et au bout du compte aux croyances sur lesquelles elle repose. Faute de quoi, c’est un nouveau totalitarisme qui nous tend les bras.

* Isabelle Pivert est l’auteure de Soleil Capitaliste, entretiens au coeur des multinationales, éditions du Sextant, 16,90 euros.



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