Le Blog de Terra Economica : 14/12/2006
" Désormais, vous travaillez uniquement pour lactionnaire !" Cette ancienne commerciale dune multinationale allemande de lindustrie pharmaceutique raconte son choc - lors de la présentation par ses dirigeants du concept de shareholder value, à lensemble des salariés : "on nous a expliqué que nous aussi on allait en profiter, puisque si on enrichissait lactionnaire, on aurait des primes, des augmentations. Et je peux vous dire que maintenant je comprends tout à fait quune entreprise qui fait des profits ferme des usines ou licencie...Car si elle ne le fait pas, alors cest elle qui devra fermer dans dix ans.
Vous êtes capable, vous, de prédire lavenir à dix ans ?
Non, mais Eux ils savent..."
Crédulité ? Intoxication ? Idolâtrie ? Issue des banques daffaires anglo-saxonnes, la shareholder value, en français création de valeur pour lactionnaire, est un concept financier dont se sont emparés, au début des années 1990, les cabinets internationaux de conseil en organisation et stratégie pour limplanter de manière pratique à tous les niveaux de décision dans la multinationale cotée en Bourse, partout sur la planète.
En lespace de seulement une dizaine dannées, le concept devint opérationnel mais aussi central dans toute grande entreprise, même non cotée. À chaque étape de décision, de choix donc, la question unique est martelée, tant et si bien quelle tend à devenir le principe naturel et implicite de toute "bonne" gestion, nouvellement appelée gouvernance : tel scénario crée-til de la valeur pour lactionnaire, cest-à-dire lenrichit-il ? autrement dit, si lentreprise est cotée, cela fait-il monter le cours de laction à la bourse ? (Si elle nest pas cotée, mais possédée par des fonds de capital-investissement, les scénarios denrichissement des actionnaires à trois ans seront privilégiés, grâce à lendettement de lentreprise, quitte à la faire couler, une fois celle-ci revendue - dette énorme, réduction de personnel, de budget de recherche, etc).
Entre plusieurs scénarios dits "créateurs de valeur", on choisira demblée celui dont on espère quil fera le plus monter le cours, tout de suite, et pour cela on testera lavis prospectif des financiers. Telle activité supposée générer 6, 7 ou 8 % de retour sur capitaux investis sera abandonnée ou bradée au profit de celles générant au moins 15% : sans quitter la logique financière, il sagit là tout simplement de destruction dactivités rentables, et donc de richesse et demplois.
Les scénarios "créateurs de valeur" privilégient la réduction immédiate des coûts car trouver un nouveau produit par exemple demande beaucoup plus de temps et dargent. La suppression de la notion de durée constitue une perversion de la notion même dentreprise - qui est un pari sur lavenir. Cette perversion provient entre autres de la croyance hystérique, savamment entretenue, en une concurrence effrénée et permanente entre tous : face à la peur de lavenir, tout est toujours bon à prendre. De là à inverser la fin et les moyens (la Bourse représentait auparavant lun des outils de financement de lentreprise), il ny a quun pas qui fut allègrement franchi : lhystérie internet au tournant du dernier siècle servit de test involontaire. Pour faire grimper la valeur dune start-up avant même son introduction en Bourse, les analystes financiers pouvaient raconter nimporte quoi, il suffisait seulement quun maximum de gens les croit.
Que faire pour que monte constamment le cours de laction ? Voilà donc toute la stratégie de lentreprise cotée. Cela na plus rien à voir avec sa performance ou son développement réels. Ce concept est évalué grâce au WACC ou coût moyen pondéré du capital. Si le WACC est de 9% alors aucun investissement rendant moins de 9% ne sera retenu, mais les actionnaires demandent souvent 15%.
Labondance de main-doeuvre de plus en plus qualifiée joue, si on se place dans une telle logique financière, en faveur des pays à bas coûts salariaux et ces transferts de production sont quasi immédiats. Leffondrement en cours des emplois durables dans nos sociétés "riches" génère pour les classes moyennes et populaires une insécurité sociale et économique permanente. Quand la réduction de personnel, au mépris de la vie réelle de milliers de personnes et de leurs familles, est instrumentalisée pour faire monter le cours de laction (ou faire "cracher" lentreprise si elle nest pas cotée mais pilotée par des financiers absents), il y a antagonisme. Les antagonismes croissants entre les objectifs des financiers qui ont corrompu les dirigeants avec des stocks options, dont les montants réalisés - des dizaines ou des centaines de millions deuros - nont plus rien à voir avec la notion de rémunération du travail sur la durée dune vie, et ceux des salariés, quils soient cadres ou non, ont abouti (mais le processus nest pas achevé) à une prise de pouvoir et de contrôle du premier groupe sur lautre. Les syndicats au lieu de quémander des emplois ou de meilleures conditions de licenciement ( !), feraient mieux de créer un nouveau rapport de force basé sur la simple évidence que loutil de production - au sens large, comprenant aussi limmatériel - est un bien collectif (une telle idée, quand on sait largent public investi pour assurer les services collectifs autour dune usine par exemple, ne peut pas être rejetée).
En labsence de ce rapport de force, le groupe dominé développe des stratégies de "survie" (il sagit ici de garder son emploi, ou son revenu) qui incluent des pratiques de détournement, de rétention dinformation, etc., gênant la stratégie du premier dont la "survie" et surtout la rémunération tiennent à lenrichissement constant du seul actionnaire. Par conséquent, deux types demplois commencent à affluer de manière inquiétante dans nos sociétés occidentales : le premier, dans la communication-propagande (surtout faire croire que tout continue à être pour le mieux dans le meilleur des mondes) pour sacheter la docilité de millions de consommateurs et de salariés, le second, dans le contrôle et la sécurité (dans lentreprise, avec notamment la multiplication des procédures, mais aussi en dehors, aidé en cela par le développement fulgurant des nouvelles technologies dites de communication). La croissance liberticide des deux participe du même déni de réalité, basé sur lincapacité tragique pour la plupart de remettre en cause une croyance aveugle en un capitalisme fondamentalement bon. Sil y a seulement une vingtaine dannées, les dirigeants présents dans lentreprise prenaient des décisions qui tenaient compte des rapports de force avec tous les acteurs, fournisseurs, salariés, clients, syndicats, aujourdhui ils se soumettent - et se déresponsabilisent, moyennant finance ou statut social - face à un actionnaire absent. Un enfant de dix ans est capable de le voir : puisque tous sont acteurs dans la production, la création de valeur pour lactionnaire nest ni plus ni moins que la spoliation organisée des richesses produites par tous, au seul profit de ce dernier. Pourtant, jusquà présent, lactionnaire, ou son exécutant, nest quun être humain, aussi fragile quun roseau dans le vent de la vie : aucune arme nest pointée sur la tête du salarié et chacun est mortel. Il est grand temps de sattaquer aux mécanismes dune économie capitaliste en pleine perversion, et au bout du compte aux croyances sur lesquelles elle repose. Faute de quoi, cest un nouveau totalitarisme qui nous tend les bras.
* Isabelle Pivert est lauteure de Soleil Capitaliste, entretiens au coeur des multinationales, éditions du Sextant, 16,90 euros.