![]()
A travailler dans des espaces ouverts, planqué derrière les plantes vertes, ou dans des bureaux design individuels de 15 m2, on pourrait croire que les maladies professionnelles et accidents du travail appartiennent à un autre âge. Les chiffres de la Sécurité sociale démontrent linverse : jamais les Français nont autant souffert de maladies professionnelles. Entre 1993 et 2003 leur nombre - établi en fonction des versements de lassurance maladie - a été multiplié par quatre. 7 500 en 1994, 31 000 en 2003, soit près de 2 salariés sur 1000. Plus surprenant, ces chiffres enflent au rythme de 20 % par an. Et encore, sont-ils probablement sous-évalués : "Nous recensons les victimes indemnisées, donc déclarées, mais nous navons pas les moyens de connaître lexposition réelle des salariés. Or celle-ci est logiquement très supérieure aux chiffres des indemnisations", observe Gérard Marie, ingénieur conseil à la Direction des risques professionnels, une branche de la Sécurité sociale.
Toute lEurope est touchée
Il suffit, pour sen convaincre, de sattarder sur le cas des "troubles musculo-squelettiques" ou "TMS". Grosso modo, et pour reprendre le langage fleuri de la Sécurité sociale, il sagit des "affections péri-articulaires" (lune des plus connues étant le syndrome du canal carpien). Au rang des maladies professionnelles, ces TMS occupent une place particulière puisque, en dix ans, leur nombre a été multiplié par 6. Ils représentent aujourdhui les trois quarts des affections dues au travail (autour de 24 000 cas par an). Or une étude épidémiologique a été menée dans la région des Pays de la Loire par des médecins du travail, au sein de la population ouvrière, dont le verdict inquiète : "13 % des personnes auscultées présentaient des TMS au sens large, rapporte François Daniellou, professeur dergonomie à luniversité de Bordeaux 2. Sur cette base, on peut estimer que 100 000 Français souffriraient de ces troubles dus au travail". Cest quatre fois plus que ce quindiquent les statistiques de la Sécu... En France, la situation est telle que le ministère du Travail prépare un Plan national de la santé au travail, dont on attend la sortie le 17 février. Mais la situation se dégrade partout en Europe, et notamment en Belgique, en Italie et en Espagne.
"Taylor nest pas mort"
Lexplication ? Si certains gros risques tendent à disparaître, et si le nombre daccidents du travail a plutôt diminué depuis plusieurs années, on assiste "à un mouvement global dintensification du travail", analyse Philippe Douillet, responsable dun projet de prévention des TMS pour lAgence nationale damélioration des conditions de travail (Anact). "On travaille dans des ateliers plus propres et plus clairs mais de nombreux secteurs autrefois artisanaux se sont industrialisés. Dans la restauration rapide, les tâches sont parcellisées. Dans le secteur du nettoyage, le personnel dispose dun laps de temps très précis pour faire les lits en fonction de leur taille. Dans la logistique, secteur en fort développement, des salariés manipulent des paquets à des cadences dingues". Bref, de plus en plus de métiers font appel "à des travaux répétitifs avec de fortes contraintes de temps". Même dans les centres dappels téléphoniques, il y a le bruit, des objectifs précis pour accrocher les interlocuteurs, des résultats chiffrés en temps réel, et des chefs dont le rôle est assez proche de celui du contremaître des ateliers industriels.
Conséquence, "depuis dix ans, nous observons une explosion des maladies liées au stress, à la vitesse et à la rigidité de lorganisation du travail", souligne François Daniellou. Bref, si Zola est aux oubliettes, "Taylor nest pas mort, lâche le docteur Christian Verger, professeur de médecine du travail à luniversité de Rennes 1. Avec la révolution informatique, on a le sentiment que la charge physique a baissé, remplacée par la charge mentale. Pourtant, bien des métiers restent soumis à des tâches monotones et répétitives. Qui plus est, les femmes sont les plus exposées : elles comptent pour 30 % des salariés français et 60 % des personnes affectées par une TMS". "Bien sûr, ce nest pas du taylorisme au sens strict, précise Gérard Marie. Il y a 50 ans, on appliquait les méthodes de Taylor comme une fin en soi. Aujourdhui on fixe des objectifs aux salariés. Et ce sont ces objectifs qui conduisent à la mise en place du taylorisme. Par exemple, auparavant sur une chaîne de montage on avait une certaine marge de manuvre. Les salariés pouvaient stopper la machine, faire une pause, puis reprendre le travail. Désormais, les chaînes sont automatisés, cest donc la machine qui impose sa cadence au salarié. Celui-ci na plus de marge de manuvre."
Les Etats-Unis en exemple ?
Plusieurs spécialistes pointent la légèreté avec laquelle les syndicats, les employeurs et lEtat français traitent la question des maladies professionnelles. Légèreté culturelle, dabord. "A HEC ou Polytechnique, on forme de futurs dirigeants, mais on ne donne pas le moindre cours sur les conditions de travail et la qualité de vie au travail", déplore Philippe Askenazy, économiste-chercheur au CNRS. Légèreté financière, ensuite. "Le système de cotisations des employeurs est déresponsabilisant. Il est très largement mutualisé, et beaucoup de maladies professionnelles ne sont pas déclarées comme telles par les salariés". Le chercheur cite volontiers le cas des Etats-Unis, qui ont réussi, au milieu des années 90, à inverser une situation très dégradée en développant la sensibilisation des salariés et la formation des cadres. Et aussi, en instaurant un système de bonus-malus immédiat : en frappant au porte-feuille, les Etats-Unis sont parvenus à mobiliser les entreprises sur la question. "Aujourdhui, la Belgique y vient et lEspagne y réfléchit", souligne Philippe Askenazy.
Outre le enjeux humains et de santé publique, les spécialistes des maladies professionnelles assurent quil faut démontrer aux entreprises quelles ont tout à gagner à changer leur comportement, par exemple en travaillant sur lergonomie des postes de travail, voire sur lorganisation de la chaîne de production. "Dans certains cas, il vaut mieux donner un peu de marge au salarié, voire ajouter un poste supplémentaire sur une chaîne et/ou diminuer légèrement la cadence. Au bout du compte, lentreprise verra la qualité de sa production saméliorer, et il y aura moins de rebut", insiste Philippe Douillet. "Mais pour que cette politique soit efficace, il faut que le traitement des TMS soit considéré comme un objectif stratégique par les dirigeants ; quil y ait une démarche participative des salariés et de leur encadrement ; et que les entreprises fassent de la prévention durable, souligne François Daniellou. Les entreprises peuvent gagner de largent en faisant de lergonomie, mais à moyen terme. En revanche, notre approche est incompatible avec celle dactionnaires qui voudraient des retours sur investissement à court terme".