CHOMSKY ET COMPAGNIE
Un reportage de Daniel Mermet et Giv Anquetil
Filmé par Olivier AZAM
En mai 2007, la série dentretiens avec Noam Chomsky a été un succès pour Là-bas si jy suis. De Paris à Boston de Montréal à Toronto, Olivier AZAM a filmé ce reportage. À lheure où impuissance et résignation lemportent, le travail de Chomsky est un antidote radical. « Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent quils peuvent provoquer des changements » dit Noam Chomsky.
Avec des dizaines de livres, des milliers darticles et de conférences, à bientôt 80 ans « lauteur le plus cité au monde » poursuit la mise à nu des mécanismes de domination. Un intellectuel, cest quelquun qui veut que nous pensions comme lui. Chomsky veut que nous pensions par nous-même. Il ne veut pas nous amener à le croire, il veut nous amener à nous emparer par nous mêmes des connaissances et des informations qui nous permettent dagir pour que cesse la domination de quelques-uns qui monopolisent le pouvoir de décision sur limmense masse des autres.
Longtemps occultées en France par une série de penseurs médiatiques, les idées de Chomsky intéressent aujourdhui tout un nouveau public.
Dans cette mouvance, au cours du voyage nous rencontrons des historiens, des journalistes, des chercheurs dont Max Wallace, Michael Albert, Andrew Bacevitch, Jean Bricmont ou encore Normand Baillargeon auteur du « Petit traité dautodéfense intellectuel » ce qui pourrait être le sous-titre de ce film en cours de montage.
Pour celles et ceux qui refusent de baisser les bras, Chomsky est une ressource fondamentale.
Ce film est produit et distribué par une association coopérative, Les Mutins de Pangée qui lance une souscription afin de permettre en toute indépendance lédition de ce document exceptionnel.
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Oui, gagner de largent et avancer la pendule de lhistoire, cest possible !
CHOMSKY, UNE RESSOURCE FONDAMENTALE
Théoricien du langage, né à Philadelphie en 1928, Noam Chomsky a révolutionné la linguistique avec la « grammaire générative ». Il est aussi un analyste politique engagé dans toutes les luttes politiques depuis des décennies. Ses analyses claires et rationnelles des mécanismes idéologiques de nos sociétés constituent une ressource fondamentale pour la pensée critique actuelle.
Auteur de dizaine de livres, de milliers dinterventions et d articles, qui font de lui lauteur le plus cité dans le monde, « lintellectuel planétaire le plus populaire » comme laffirme Alain Finkielkraut, est beaucoup moins connu en France. En consultant par exemple les archives de Radio France depuis 40 ans, le nom de Chomsky napparaît que cinq fois pour de brèves interventions sur France Culture dans les années 70. Jamais il na été entendu sur France Inter.
A quoi tient ce passage sous silence ?
Même si depuis quelques années ses ouvrages sont passionnément suivis par un nouveau public en France, une série de penseurs médiatiques sacharne à entretenir le soupçon. Chomsky aurait eu des complaisances avec lhistorien négationniste Robert Faurisson, tout comme envers Pol Pot et les génocidaires cambodgiens. Dans ses analyses des structures de linformation comme de la politique étrangère américaine, Chomsky ne serait quun paranoïaque archaïque inventant une fantasmatique « théorie du complot ».
Malgré les inlassables réponses de Chomsky à ses « détracteurs parisiens » depuis presque trente ans, rien ny fait. La toute récente publication dune étude très complète sur Chomsky par les cahiers de lHerne(*), avec des documents complets et précis qui démontent toutes les accusations, na eu aucun écho dans les médias français.
Mais si nos penseurs se contentent de le disqualifier et de locculter sans argumenter, après tout rien détonnant. Cest précisément les mécanismes idéologiques qui structurent lordre du monde présent que Noam Chomsky ne cesse de mettre à nu en décryptant les non-dits et les manipulations du discours ambiant. Car cest le contrôle de la pensée dans les sociétés démocratiques, quil sattache à dévoiler. Ainsi à lissue dune conférence une étudiante interpelle Chomsky :
« Jaimerai savoir comment lélite contrôle les médias ?
- Comment contrôle-t-elle General Motors ? Lélite na pas à contrôler Général Motors. Ça lui appartient »
« Par le pouvoir, létendue, loriginalité et linfluence de sa pensée, Noam Chomsky est peut-être lintellectuel vivant le plus important » Cette phrase extraite dun article du New York Times, figurait sur la couverture dun de ses livres. « Mais attention dit Chomsky, dans le texte original elle est suivi de ceci : « Si tel est le cas, comment peut-il écrire des choses aussi terribles sur la politique étrangère américaine ». On ne cite jamais cette partie. Alors quen fait, sil ny avait pas cette deuxième phrase, je commencerai à penser sérieusement que je fais fausse route. »
Voilà bien longtemps que la petite équipe de Là-bas espérait rencontrer Noam Chomsky. A presque 80 ans, il travaille une centaine dheures par semaine, entre livres, articles, interventions publiques et échanges avec des centaines de correspondants à travers le monde. Sil répond à toutes les sollicitations son emploi du temps est minuté plusieurs mois à lavance. Il accueille les visiteurs dans son bureau du MIT. Au mur un grand portait de Bertrand Russel et une poupée de chiffon du Chiapas figurant le Sous-Commandant Marcos.
« Je nessaie pas de convaincre mais dinformer. Je ne veux pas amener les gens à me croire, pas plus que je ne voudrais quils suivent la ligne du parti, ce que je dénonce autorités universitaires, médias, propagandistes avoués de lEtat, ou autres. Par la parole comme par lécrit, jessaie de montrer ce que je crois être vrai, que si lon veut y mettre un peu du sien et se servir de son intelligence, lon peut en apprendre beaucoup sur ce que nous cache le monde politique et social. Jai le sentiment davoir accompli quelque chose si les gens ont envie de relever ce défi et dapprendre par eux-mêmes »
On sen doute Chomsky nest pas seul. Tout un monde dactivistes, de chercheurs, de journalistes, ou de citoyens engagés se retrouvent dans sa manière de poser les problèmes sociopolitiques. Ainsi à Montréal nous rencontrons Normand Baillargeon, professeur en sciences de léducation et auteur dun « Petit cours dautodéfense intellectuelle » avec des dessins de Charb. A Bruxelles, Jean Bricmont, professeur de physique théorique à lUniversité catholique de Louvain auteur de « A lombre des Lumières », avec Regis Debray (Odile Jacob, 2003) et « Impérialisme Humanitaire » (Aden, 2005). A Cap Cod, Michael Albert, rescapé de limmense bouillonnement des années 60, animateur du réseau Z Net (**) et concepteur du « participalisme », une de ces vastes utopies comme on ose plus (ou pas encore) en concevoir.
« Le pouvoir nous veut triste », disait Gilles Deleuze. La dernière question porte sur le progrès et ce que nous pouvons espérer changer. « Le progrès dans les affaires humaines est un peu comme lalpinisme, répond Noam Chomsky, vous voyez un sommet, vous peinez à y monter et soudain vous découvrez que plus loin se trouvent dautres pics que vous naviez peut-être pas imaginés »
Daniel Mermet, mai 2007
(*) « Chomsky », Les Cahiers de lHerne, dirigé par Jean Bricmont et Julie Franck, Editions de lHerne, 2007. 39
(**) Le site de Z Net (en anglais): http://mailing.la-bas.org/redirect.php4?id=8569&t=1>