Faut-il parler de licenciements massifs ou de sauvegarde de lemploi ?
Claude-Emmanuel Triomphe [1]) : Dans lesprit du public, un plan social est un "plan de licenciements". Or, juridiquement, ce que lon nomme plan social est en réalité un "plan de sauvegarde de lemploi". Autant dire quon se situe à 180 degrés de linterprétation du public. Concrètement, un plan de sauvegarde de lemploi est un ensemble de mesures destinées, premièrement, à éviter les licenciements et deuxièmement, à en limiter limpact et à organiser la reconversion des personnels.
Voilà pour la théorie. Mais dans la pratique ?
C-ET : Dans les faits, les plans sociaux ont généré ces vingt à trente dernières années trois phénomènes. Premier dentre eux : un nombre important de licenciements secs, notamment dans les PME. Second phénomène : une masse importante de pré-retraites. Cest un vrai problème, car dans une entreprise, ces mesures protègent les plus âgés et les anciens, mais les autres en sont totalement exclus. Malgré tout, il existe un consensus entre patrons, syndicats et élus autour de ce type de mesures. Troisième phénomène au TOP 50 des effets des plans sociaux : lindemnité transactionnelle de départ. En gros, on achète les départs, et du même coup, la paix sociale.
Pourquoi le plan social fait-il si mal ?
C-ET : Le plan social peut être traumatisant pour un certain nombre dindividus, pour lesquels cela revient à demander de partir le plus loin possible de tout ce qui faisait leur vie professionnelle et sociale.
Marc Bordier : Comme le rappelle Isabelle Pivert au début de son livre, "le travail constitue un élément structurant central de la vie dun adulte dans notre société". Le plan social est donc vécu comme un drame parce quil vient briser le lien social et la part didentité que des salariés ont construit à travers leur activité professionnelle. Cette dimension psychologique et identitaire du plan social est bien plus difficile à traiter que ses conséquences matérielles : il est plus délicat daider quelquun à reconstruire son identité professionnelle. En outre, dans le cas dun plan social, cette perte didentité est non seulement individuelle - elle affecte chaque salarié personnellement - mais aussi collective, parce quelle vient rompre un équilibre de groupe.
François Ariès : La décision de mettre en uvre un plan social est prise indépendamment des compétences et des mérites des uns et des autres. Aussi, ceux qui vont en être victimes rejettent la responsabilité sur lentreprise, qui va détruire en quelques mois leur équilibre social et familial. Dès lors, un plan social ne peut pas être ressenti autrement que de façon dramatique.
Existe-t-il de bons plans sociaux ?
FA : Oui, dabord parce quen arriver là est souvent inévitable voire préférable. Mieux vaut un bon plan social quun dépôt de bilan. Mieux vaut se séparer de 300 collaborateurs, même si cest difficile, que den mettre 1500 à la porte, deux ans plus tard, faute davoir réagi à temps ! Mais un bon plan social, cest tout le contraire de "la politique du je donne un gros chèque et je men lave les mains". Il faut au contraire mettre tout de suite le paquet sur laccompagnement individualisé des salariés. Plus tôt le DRH commence lopération de reclassement, plus grandes sont les chances de réussite.
CET : Ce point ne se discute pas. Toutefois, cette réalité ne concerne quune minorité dentreprises, notamment des grands groupes dans lesquels il existe un cadre plus protecteur. Le problème vient surtout des PME qui nont que peu de moyens et pas doutil adapté pour faire face à la situation exceptionnelle quest un plan social. Conclusion : il y a des plans sociaux à deux vitesses. On peut même dire quil y a plusieurs vitesses au sein dun même plan social. Ainsi, tout le monde considère le plus naturellement du monde que la première mesure pour sauvegarder lemploi est de stopper les contrats à durée déterminée ou en intérim. Pourquoi sétonner, dans ces conditions, que les travailleurs précaires ne se syndiquent pas...
MB : Un plan social est bon lorsquil est à la fois légitime et bien exécuté. Pour quil soit légitime, sa nécessité doit être établie et reconnue par tous. Il est impératif que la direction et les salariés saccordent autour du constat dune surcapacité structurelle et durable de loutil de production par rapport au niveau dactivité de lentreprise. Dans la phase dexécution, un plan social pourra être qualifié de "réussi" sil parvient à limiter le nombre de licenciements secs en privilégiant les reclassements internes. Bien entendu, ce cas idéal nest pas le plus fréquent.
Que faut-il changer dans les plans sociaux ?
CET : Une première proposition, préventive, consisterait à associer les salariés au gouvernement dentreprise, à obtenir une réelle représentation des salariés au conseil dadministration des entreprises. Ceux-ci auraient ainsi leur mot à dire en amont des prises de décision. Cela aurait forcément un impact en cas de réduction des effectifs. La deuxième piste, curative, est de privilégier à outrance la reconversion professionnelle. Cela demande de largent et du temps. Cest plus exigeant que dacheter les départs à coups de chèques. Je préfère le salarié auquel on propose une reconversion professionnelle à celui auquel on fait un gros chèque. Enfin, troisième piste : mettre les outils de reconversion professionnelle au service des PME et non plus des seuls grands groupes.
MB : Les pouvoirs publics pourraient peut-être compléter les dispositifs existants par un système dincitations économiques ou fiscales qui viendrait encourager les entreprises à privilégier les reclassements internes.
Les entreprises ont-elles intérêt à obtenir ladhésion des personnes licenciées et des partenaires sociaux ?
MB : Oui, cela va de soi. Par définition, la légitimité du plan social ne peut exister que si les salariés reconnaissent sa nécessité. Et son déroulement sera, bien entendu, grandement facilité si la direction et les partenaires sociaux se sont mis daccord sur ses modalités.
FA : Pas nécessairement. Cest un plus, mais il ne faut pas perdre de vue quun plan social est toujours un constat déchec pour lentreprise comme pour les salariés. Essayez de convaincre un condamné à mort de la justesse de sa peine !